Quiconque visite Naples découvre rapidement que cette ville vit depuis des siècles à la frontière ténue entre réalité, théâtre, tromperie et émerveillement. Ce n’est pas seulement la ville des mystères, des légendes et de l’ésotérisme : c’est aussi, depuis des siècles, une extraordinaire « capitale de la contrefaçon ». Un record ambigu, certes, mais qui en dit long sur l’ingéniosité napolitaine, son ironie et sa capacité à se réinventer sans cesse.
Il y a encore quelques années, en se promenant dans les ruelles du centre historique, il était facile de tomber sur des étals regorgeant de sacs, de chaussures et de vêtements contrefaits. Un phénomène qui avait rendu Naples célèbre dans le monde entier. Aujourd’hui, paradoxalement, une partie de ce savoir-faire artisanal a été « réabsorbée » par l’économie légale : de nombreuses entreprises de la mode et du luxe ont en effet choisi de confier la fabrication et l’assemblage à des ateliers de la région napolitaine, reconnaissant ainsi la qualité de leur savoir-faire.
Mais la tradition de la contrefaçon à Naples est bien plus ancienne. Dès le Moyen Âge circulaient des récits sur d’habiles faussaires actifs dans le royaume de Naples. Les chroniques mentionnent même un atelier, probablement tenu par un artisan arménien, célèbre en Europe pour la production de testaments, de parchemins et d’actes notariés « parfaitement authentiques ». Dans une ville cosmopolite et chaotique comme Naples, la frontière entre l’original et l’imitation a toujours été étonnamment floue.
Mais le véritable essor du « faux napolitain » a eu lieu au XVIIIe siècle, après les découvertes archéologiques des fouilles d’Herculanum et du parc archéologique de Pompéi. L’Europe entière a été submergée par la mode du Grand Tour et des milliers de voyageurs étrangers sont arrivés à Naples, désireux d’acheter des objets anciens à ramener chez eux en guise de souvenirs culturels.
C’est alors qu’est née une véritable industrie de la contrefaçon archéologique. Statues, pièces de monnaie romaines, fresques, lampes à huile et petits objets étaient artificiellement vieillis et vendus comme d’authentiques vestiges de l’Antiquité. Selon certaines théories, même le célèbre archéologue Heinrich Schliemann aurait acheté à Naples une partie des vestiges attribués par la suite à la mythique Troie, y compris le célèbre « Trésor de Priam ». Une légende ? Peut-être. Mais parfaitement cohérente avec l’atmosphère ambiguë et théâtrale de la ville.
Permettez-moi, à ce stade, de partager une petite expérience personnelle. Je m’intéresse depuis des années aux fausses nouvelles et à la désinformation en ligne, en particulier celles diffusées par des sources apparemment fiables. C’est précisément cette passion qui m’a conduit à visiter plusieurs musées consacrés au faux et à la supercherie, parmi lesquels le Musée du Faux et de la Supercherie de Verrone, le Musée du Faux de l’Université de Salerne, malheureusement disparu , et le Fälschermuseum de Vienne. Avec un ami, nous avons même songé à créer quelque chose de similaire à Naples.
La nouvelle s’est rapidement répandue et j’ai été contacté par un homme qui affirmait posséder une fausse pièce romaine du XIXe siècle extrêmement rare. Pour quelques centaines d’euros, il était prêt à me la céder avec la photocopie d’un article publié, selon lui, en 1881 par le quotidien « Il Roma ». L’article racontait l’histoire de deux touristes allemands escroqués à Naples après avoir acheté une pièce portant l’inscription absurde « XV n.a.C. », c’est-à-dire « quinze ans avant Jésus-Christ » : une date impossible, car se référant à un événement qui n’avait pas encore eu lieu.

L’histoire était tellement absurde qu’elle en devenait irrésistible. J’ai passé des journées entières à la bibliothèque à feuilleter de vieux numéros du journal sans trouver la moindre trace de cet article. C’est là que j’ai compris le coup de maître : on ne me vendait pas une fausse pièce ancienne, mais un faux faux fait passer pour vrai. Une supercherie dans la supercherie, parfaitement napolitaine.
Et c’est peut-être là le secret de Naples : une ville où la frontière entre vérité et représentation n’est jamais nette, mais devient récit, ironie et spectacle. Une ville qui, depuis des siècles, transforme même le faux en art.





